BARON PIERRE LE ROY DE BOISEAUMARIE

     "Le troisième homme"


Winston CHURCHILL évoquant un jour le rôle déterminant des "Hurricane" et des "Spitfire" qui contraignirent au cours de l'été 1940, l'aviation Allemande à renoncer à ses attaques massives contre l'Angleterre, précisait que jamais un aussi grand nombre d'hommes n'avaient été sauvé par un autre, aussi petit, c'est à dire, les pilotes de chasse de la R.A.F.
Le propos parodié s'applique très exactement aux centaines de milliers de vignerons Français qui furent sortis d'un obscurantisme séculaire et conduits à la prospérité grâce à l'action engagée par trois grands réformateurs de notre viticulture :
le Sénateur Joseph Capus, provencal d'origine, adopté par les
  Girondins,
Edouard Barthe, Député du Midi,
et le Baron Pierre Le Roy de Boiseaumarie.
  Ce dernier, héros de 1914-18, était un ancien pilote de chasse.
   
Comment, as parmi les as, vint-il après la guerre, au terme de pérégrinations déconcertantes, se poser à Châteauneuf du Pape ?
Rien, a priori, ne le désignait pour remplir le rôle que le destin lui réservait.
Né le 5 avril 1890, de souche normande, fixé à Mortagne dans une propriété terrienne établie à proximité d'un bois aux Mariés, issu d'une famille vouée au service de l'état, dont les fondateurs participèrent aux croisades, Pierre Le Roy semblait avoir un avenir tout tracé : il serait soldat comme son père, préfet ou conseiller d'état.
A signaler cependant, qu'un autre Pierre Le Roy, Architecte avait construit la flèche du Mont Saint Michel.
   
Mais au tout début du siècle, un conflit oppose lors de la séparation de l'église et de l'Etat, le chef de la famille Le Roy, Officier de cavalerie au petit Père Combe, Président du Conseil. Il démissionne en jurant que ses descendants ne serviraient plus ni l'armée, ni l'Etat. Contraint de se reconvertir, il vint se fixer à Vendargues dans l'Hérault afin de diriger une exploitation viticole. Pierre Le Roy choisissait, lui, de devenir avocat. Mais en 1907, lors du soulèvement des Vignerons du Midi, prenant parti corps et âme dans le combat engagé par Marcellin Albert, il s'illustrait en mettant le feu à la porte du Palais de Justice de Montpellier derrière laquelle les forces de l'ordre, après les sommations d'usage, se préparaient à tirer. Dés lors, Pierre Le Roy prend place dans la légende d'une révolution manquée.
   
En 1914, la guerre le contraint, alors qu'il vient d'obtenir son baccalauréat de sciences et sa licence en droit, à rejoindre l'armée reniée par sa famille. Affecté comme simple soldat à la cavalerie, Pierre Le Roy est décoré de la médaille Militaire. En 1916, il demande à changer d'arme. Versé dans l'armée de l'air, il va en quelques mois, dans le voisinage de Guynemer abattre 12 appareils ennemis, sept victoires seulement étant homologuées Il est lui-même descendu deux fois et griévement blessé. Il gagne la Croix de guerre, à laquelle, s'ajoutent de nombreuses citations, puis on le fait Chevalier de la légion d'Honneur. La guerre terminée, il rejoint Vendargues, puis Châteauneuf du Pape, où, en 1919, il épouse Melle Bernard Le Saint qui dispose de l'un des plus prestigieux domaines de Châteauneuf : Château FORTIA. Il décide alors de renoncer au barreau et de se consacrer, une fois pour toutes, à la viticulture. Sans que personne ne le sache, celle-ci vient de trouver un champion.
   
A l'époque, Châteauneuf du Pape traverse une période critique.
Aux maux dont souffre la viticulture depuis des siècles : fraudes de tous ordres, commercialisation anormale, mévente, etc..., se sont ajoutées depuis des décénies, les redoutables épreuves provoquées par le phylloxéra, apparu pour la première fois en France dans les Côtes du Rhône.
L'Etat, alerté par la secousse de 1907, s'efforce par une législation appropriée de porter remède à la situation. Certaines lois votées en 1905, 1908, 1919 permettent d'accomplir des progrès appréciables mais elles restent loin d'apporter la solution.
   
A châteauneuf du Pape et à Vendargues, dans deux domaines bien différents de la Viticulture, Pierre Le Roy, pour sa part, observe l'évolution des choses avec le sérieux et la conscience que lui ont conféré ses origines, ses études et les années passées dans l'armée. Il tire des déductions personnelles de ce qu'il enregistre et en fait état au cours des réunions auxquelles il participe.
Bientôt l'attention se fait plus grande à son égard tant ses jugements paraissent justifiée. Lui-même, s'intéresse aux travaux entrepris par l'un des chercheurs qui sont restés dans la mémoire des châteauneuvois, le commandant Paret, qui s'emploie à créer un systéme de délimitation. Ces travaux seront contrariés par des divisions internes et finalement ils échoueront. Mais, un premier pas a été fait.
   
Les difficultés évoquées ci-dessus ne s'amoindrissent pas, bien au contraire. L'introduction frauduleuse de raisins venue de l'extérieur qui permet de produire de faux vins de Châteauneuf et de les vendre à bas prix tandis que les authentiques restent dans les caves, l'achat de vins de qualité supérieure à des conditions extrêment défavorables pour les vignerons contraints de s'incliner car il faut bien vivre et payer ce que l'on doit, créent une situation explosive.

Parmi les intermédiaires, des gens venus d'une grande région viticole considérent châteauneuf comme une dépendance de leur province. L'un deux s'ouvre auprés de Madame Bernard Le Saint, Mère de Madame Le Roy :
- Vous êtes, lui dit-il, devenus à châteauneuf du Pape notre succursale...
- Vous vous trompez, Monsieur, lui rétorque-t-elle en le toisant. Nous sommes la maison mére !
   
En 1923, la misère régne. Les choses sont telles que les vignerons, conduits par Monsieur Paul AVRIL, descendant de l'une des plus anciennes familles châteauneuvoises, se rendent en délégation au Château FORTIA afin de demander au Baron Le Roy, juriste et vigneron, de prendre en main leur destinée. Il y a là la fine fleur de l'aristocratie vigneronne du village : Allemand, Armenier, Arnaud, Bruriel, Eyffon, Jauffron, Marchand, Plantin, Sabon, Tacussel et d'autres.
   
Touché par la démarche de ses amis vignerons, il demande à réfléchir et se plonge dans l'étude des lois et de la jurisprudence. Une disposition légale de 1919 donne aux Syndicats un certain nombre de possibilité.
Quelque temps aprés il apporte une réponse positive :
"Je veux bien, mais à une condition, c'est que vous mêmes donniez l'exemple de l'honnêteté et de la discipline'', et il explique ses idées totalement révolutionnaires pour l'époque. Elles sont acceptées.
   
C'est alors la Fondation du Syndicat et l'adoption par les Assemblées Générales des idées en question. En 1924, sont lancées les Assignations en délimitation judiciaires basées sur des principes absolument nouveaux.
La délimitation de l'aire de production sera basée à la fois sur la nature du sol et les usages, ce qui exclut une partie de châteauneuf.
Les cépages, tous des cépages nobles, seront limitativement énumérés.
Les modes de culture seront réglementés.
Un degré minimum sera fixé (12°5).
Le tri des raisins â la vendange sera obligatoire et au moins 5% de la vendange sera exclu de l'appellation.
Le taux d'acidité volatile autorisé sera abaissé, la vinification en rosé interdite, les vins avariés ou malades perdront leur droit à l'appellation.
   
Le Syndicat de châteauneuf faisait figure de précurseur, c'était de l'appellation contrôlée avant les lois mais dix années plus tard, tous ces principes étaient entrés dans la législation. Aussi, lorsque fût institué le régime des appellations central le comité National n'eut qu'à entériner purement et simplement la délimitation judiciaire sans modification. De sorte, que l'on peut dire que c'est lui qui a été le promoteur de l'obligation du respect de tous les facteurs assurant la qualité et que s'il n'a pas été l'inventeur des termes "Appellation Contrôlée", le Syndicat de Châteauneuf du Pape a bel et bien été l'inventeur de la réglementation.
   
L'intervention du Baron Le Roy, sur le plan de la réglementation, avait fait l'effet d'une bombe. Il y a eu des réactions. En particulier, pendant quatre ans, on boycotta totalement le responsable de cette nouvelle politique. La consigne était donnée de partout de ne pas lui acheter un litre de vin. Il tint bon cependant, comme tinrent bon les vignerons Châteauneuvois, auxquels, on déclarait qu'on acheterait leur vin qu'à condition qu'ils démissionnent du syndicat.
Depuis, tout est heureusement oublié car on a fini par s'apercevoir que l'action entreprise était bénéfique pour tous. Maintenant les luttes du passé ont fait place à la concorde.
   
L'action engagée sous l'impulsion du Baron Le Roy se développe d'abord dans la région des Côtes du Rhône puis dans la France viticole entière. Intervenant avec une énergie peu commune de l'époque, utilisant totalement les compétences de Joseph CAPUS et d'Edouard BARTHE, tous deux parlementaires, il parvient peu à peu, car les résistances sont nombreuses et puissantes, à faire progresser le concept général des affaires viticoles. Il n'apparaît pas toujours dirigeant des opérations depuis la coulisse.
A égard, Louis ORIZET notre confrère écrit : "Il s'efface volontairement pour louer tous ceux qui auprès de lui ménent le bon combat. Mais personne n'est dupe. Il est la cheville ouvrière de l'édifice, le magistrat, le stratège, l'entraîneur d'hommes toujours le premier au créneau".
L'aboutissement de tant d'efforts assurant définitivement la stabilité, l'harmonie et la prospérité des vignerons se consacrant à une production de qualité, intervient pour notre région le 19 décembre 1937, lorsque le décret portant création de l''AOC Côtes du Rhône est enfin signé. Toutes les autres régions viticoles précèdent ou suivent.
   
C'est alors la période de consécration. Tour à tour, Le Baron Le Roy, révéré, est porté pratiquement à la tête de toutes les organisations Viticoles Nationales puis Mondiales, notamment à l'Office International du Vin dont il est nommé Président à 17 reprises, alors que cette fonction doit changer de titulaire chaque année. L'Etat, qu'il a tiré d'affaire, le fait commandeur de la légion d'Honneur et représentant officiel de la France lorsqu'il se déplace à l'étranger.
Mais de tous ces honneurs, celui qui le touche au plus profond, lui est fait le 23 octobre 1955, lorsque de son vivant, on inaugure son buste à Sainte cécile les Vignes.
   
L'épopée du Baron Le Roy s'est achevé un Jour de Juin 1967 au printemps. Il repose depuis, dans le petit cimetière de Châteauneuf du Pape, au milieu de l'océan des vignes "qu'il avait tant aimées" et auxquelles, dernière facétie verbale d'un homme pétri d'humour "il voulait rendre tout le suc qu'elles lui avaient donné afin d'en faire les plus belles". Sur le tombeau s'inscrivent les premières et dernières lettres de l'alphabet grec, celles du commencement et de la fin.

En 1963, sentant venir celle-ci, il nous avait pour "EUROPE 1", confié son testament aux vignerons.

"Que jamais on n'abandonne cette politique de qualité. Nous ne sommes pas faits pour la fabrication standardisée. Non !
Nous sommes imbattables sur le plan des éléments pour lesquels l'artisan devient un artiste. La qualité est le propre du génie français".